Parkings basta !

Un texte de Marie-Laure Béraud

Nous le savons tous la voiture n’est pas l’avenir de l’homme.

Bruxelles est une ville où la circulation est un cauchemar. En effet même à Paris elle est beaucoup plus fluide et je pense qu’une des raisons est l’existence de couloirs pour les bus et les taxis que rien ne vient obstruer, du coup un grand nombre de parisiens utilise ces moyens de transport car ils sont fiables. Bien sûr il y a aussi le métro.

A Bruxelles, puisque c’est ce qui nous importe, circuler en voiture à peu près à n’importe quelle heure de la journée relève du parcours du combattant, bouchons, travaux sans fin, incivilités des conducteurs et j’en passe. Il y a dans cette ville je ne sais combien de gares reliées au métro et aux bus, des parkings en pagaille pourtant à moitié vides voire moins que cela encore. Un des problèmes tient à la paresse des usagers qui préfèrent se garer en rue plutôt que d’utiliser ces parkings notamment le soir où la rue est gratuite. Le fait est aussi que le prix des parkings est il faut bien le dire assez dissuasif. Partons alors du principe que si tu veux absolument prendre ta voiture il y a un prix à payer sinon tu fais un peu marcher tes jambes ou tu prends ton vélo.

La nouvelle atterrante de l’implantation de nouveaux parkings en ville ne semble faire sourire que notre bourgmestre et d’autres de ses comparses. Des chantiers qui bouleverseraient la vie des habitants, des travaux gigantesques pas du tout adaptés aux lieux choisis et notamment celui prévu place du jeu de balles où des dizaines de marchands sont là tous les jours sur cette place charmante, lieu de convivialité. Les rues alentour sont étroites et déjà difficilement praticables par les brocanteurs en camionnettes, dès lors pour entreprendre des travaux d’une telle ampleur comment ne pas défigurer le lieu lorsque d’énormes machines seront à l’oeuvre ? Pour flanquer 6 niveaux de garage dans un sous-sol gorgé d’eau ? Que feront les marchands dans un tel foutoir ?

Pourquoi les visiteurs ne s’arrêteraient-ils pas Gare de la Chapelle à proximité ou encore au métro porte de Hal et pour les inconditionnels de la voiture deux parkings existent à proximité qui ne sont pratiquement pas utilisés. Ce projet est inutile comme les autres car il incite à aller à contre courant d’une philosophie du mieux être sans pollution. L’époque de tout à la voiture devrait être terminée depuis longtemps vu les enjeux écologiques. Madame Els Ampe a dû se tromper d’époque, faut-il lui rappeler que nous sommes au 21ème siècle et qu’il n’est pas possible de se comporter comme au temps des trente glorieuses ? Que fait monsieur Mayeur bourgmestre à part s’imaginer de beaux boulevards plein de touristes, une manne pour le commerce avec encore cette vieille idée de consommation frénétique ? A-t-il la moindre idée de l’ampleur catastrophique qu’engendreraient de tels travaux pour les riverains ? S’en soucie t-il ? Pense-t-il autrement qu’en terme de rentabilité, de profit ? Et Pascal Smet avec ses copains architectes il pense à quoi ?

Est-ce que par exemple Mr Huillard PDG de Vinci (40 milliards de chiffre d’affaire en 2013) travaille aussi à la construction de pistes cyclables? Parce que si c’était le cas tout cet argent inutilement dépensé pourrait servir à cela entre autres, histoire de faire évoluer les comportements. Par ailleurs je serais curieuse de savoir à combien s’élèveraient ces inepties car il me semble que c’est grâce au contribuable que de telles actions sont entreprises et à partir du moment où les citoyens paient leurs impôts il me paraîtrait très opportun qu’ils aient leur mot à dire. Par temps de crise il serait temps de penser aux humains plutôt qu’aux parkings et s’affairer à de tels projets inutiles est d’un cynisme éblouissant. Les politiques doivent cesser de prendre les contribuables pour des vaches à lait au service de leur mégalomanie.

Depuis déjà des décennies Bruxelles est ravagée par des promoteurs sans scrupules avec la complicité des politiques et cela doit s’arrêter, Bruxelles ne leur appartient pas en particulier, Bruxelles est notre ville à tous et nous voulons la garder avec ce qui lui reste d’authenticité et de charme.

Bruxelles ma belle…

Un texte de Jan Bucquoy

Le centre ville de Bruxelles se vend sous le nez de ses habitants qui sont refoulés vers des communes pauvres qui deviendront à leur tour la proie des promoteurs. Les habitants exsangues par les loyers insupportables finiront dans des caves humides ou s’entasseront à 20 dans 20 m2.

L’impuissance où nous sommes à rendre coup pour coup illustre une difficulté plus générale: le capital ne nous offre plus de point d’appui, de visage, de cible compacte. Nous cherchons des barons, deux cent familles riches ou des maîtres du monde et nous ne trouvons qu’un ramassis de managers cyniques payés au pourcentage qui gèrent des fonds de pensions californiens. Ils avancent masqués, conquièrent de nouveaux espaces, des continents inconnus. Ils nous colonisent.

Les habitants de cette ville sont les nouveaux esclaves d’un règne nouveau. Ces managers se sont emparés de notre langage et de notre imaginaire. La restructuration capitaliste n’a pas frappé l’usine sans frapper, dans un même temps, le reste, c’est à dire la ville et l’habitat.

Le centre ville avec ses piquets et barrières sur le trottoir, les ronds points à fleurs, la rue aux pitas près de la Grand-Place de la capitale canalisent les habitants vers les ghettos commerciaux de la rue Neuve. Transformés en mobilier urbain, les habitants et leur vie deviennent de la valeur marchande et utile et sont uniquement considérés en acheteurs potentiels. Cette ville aux petits loyers s’est transformée en îlot privilégié d’eurocrates aux salaires gargantuesques plongeant ses habitants sous le seuil de la pauvreté.

Plus de place donc pour des Dolle Mol, les Marolles, des cafés populaires ou d’autres lieux de replis et de résistance à ce monde qui n’a retenu de 10000 ans de culture que vendre, acheter et faire du profit. Déjà au XIX ème siècle, Bruxelles, capitale de la liberté d’expression accueillait les plus grands noms de la contestation y étaient chez eux: Marx, Engels, Bakounine, Victor Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine…

Car Bruxelles brusselait. Cette ville créait des liens de parole et de parenté, liens de souvenir et de l’intimité. Habitudes, usages, solidarités. Tous ces liens établissent entre les humains et les choses, entre les lieux, des circulations anarchiques sur quoi la marchandise et ses promoteurs n’ont pas directement prise. L’intensité de ces lieux les rend moins exposés et plus impropres aux rapports marchands.

Dans l’histoire du capitalisme, cela a toujours été le rôle de l’État que de briser ces liens, de leur ôter la base matérielle afin de disposer les êtres au travail, à la consommation et au désenchantement.

Les nouveaux cafés sont des lieux de solitude.

Bruxelles s’entoure d’un désert administratif et crée une société de déracinés. Les quartiers populaires sont envahis par des nouveaux bourgeois, élite européenne qui rem-place les habitants humains avec leurs cris, odeurs, bagarres, complicité. Ce n’est qu’une question de temps, les loyers augmentant et les anciens bâtiments industriels étant massivement changés en lofts spacieux, la nouvelle population prendra la place de l’ancienne (voir les Marolles et l’arrivée du Sablon).

Le garage deviendra un dancing couru de tous et l’ancienne filature servira des déjeuners plus bio que nature.

Bruxelles participe d’une guerre. D’une guerre d’anéantissement. Tout se passe comme si la bataille se livrait et que nous n’avions pas pied sur le terrain d’affrontement. Comme si c’était la dimension même de la guerre qui nous échappait. Comme si nous reculions devant l’élément même sur lequel opère désormais, le capital. Cela vaut mieux pour les quartiers et cela vaut pour les amitiés; parmi les camarades, combien de complices avons-nous dû laisser pour mort sur le front esthétique? Combien, lassé de l’agitation comme de la paralysie militante, s’abîment aujourd’hui dans la culture?

Les promoteurs considèrent l’espace urbain à la fois comme un tissu marchand, un espace soumis à la production des marchandises et comme une devanture, une réclame.Espaces publics et immeubles majestueux se convertissent en emblèmes et symboles de la réussite des nouveaux riches.

Les espaces urbains vivables se réduisent. Les trottoirs et ses piquets empêchent de se promener la main dans la main, de traîner, de vadrouiller, de s’engueuler. Tout est construit pour faire son shopping. Que le peuple de Bruxelles se rassemble, que ceux qui s’y reconnaissent soient les bienvenus.

La ville n’est pas à vendre, la ville est là pour qu’on y vive.

Du marché aux puces vers le centre commercial ?

Un texte de Benjamin Lemmens (Comité général d’action des Marolles)

Le CGAM est très attentif depuis plusieurs semaines à l’ambitieux projet de piétonisation du centre-ville de Bruxelles, et surtout aux conséquences que de telles transformations pourraient occasionner. D’autant plus que, les semaines passant, la ville distille ses informations au compte-gouttes, et en adaptant ses positions sur l’impact conséquent de ce projet sur la vie des riverains. En participant aux ateliers de travail participatifs prévus par la Ville, nous nous sommes vite rendus compte que la participation proposée concernait, en définitive, uniquement des aspects que nous qualifions de « cosmétiques ». Nous ne pouvons cependant pas négliger l’importance des préjudices que ce projet impliquera, aussi bien en terme de nuisances pour les habitants qu’en terme de mobilité pour les usagers. Ces nuisances collatérales, qui concernent pourtant le Pentagone dans son entièreté, ne nous semblent, par ailleurs, que très peu prises en compte par les autorités.

Nous apprenons, tantôt dans la presse, tantôt dans des échanges avec les uns et les autres, des bribes d’information. Ces rumeurs se confirment dans le dossier de presse du nouveau plan de circulation pour le Pentagone : Un « mini ring », 4 nouveaux parkings de 400 places à l’intérieur du pentagone. Cette politique de la sacrosainte voiture de périphérie qui a sa place bien au chaud à proximité de notre cœur historique est une vision malheureuse. Le CGAM repose encore et toujours cette question : Quelle place pour la consultation publique? Quelle place faisons-nous à l’habitant, à l’usager, à celui qui fait vivre la ville? Nous sommes plus particulièrement sensibles au cas de la place du Jeu de Balle, qui est le cœur d’une économie propre aux Marolles. Le projet prévu transformera définitivement le marché aux puces qui s’y tient chaque jour, ainsi que les commerces et établissements horeca qui y forment un ensemble indissociable. Le projet, de par sa fonction, ses incidences et sa réalisation (chantier) est pour nous une réelle menace à cet équilibre et au patrimoine déjà fragile des Marolles. La place du Jeu de Balle sera vouée à devenir un confortable centre commercial à ciel ouvert qui, bien évidement, ne s’adressera plus au même public.

De partout les voix s’élèvent contre ce projet qui ne rencontre ni habitants, ni usagers, ni amateurs de notre quartier. Seront-elles entendues ? C’est une question que nous nous poserons encore plus fort le mercredi 10 décembre lors du forum de discussion que nous avons dédié aux enquêtes publiques et au réel impact de la consultation populaire dans l’aménagement du territoire.

Si vous voulez…

Un texte de Martine Doyen

Si vous voulez une sorte de marché de Noël sur la place du Jeu de Balle avec des échoppes où tout sera aussi cher que dans une boutique, avec des objets ripolinés que vous ne pourrez même plus toucher…

Si vous voulez qu’il ne soit plus possible de vraiment chiner et trouver la perle rare au fond d’une caisse, si vous ne voulez plus vous laisser inspirer par un vieil agenda de 1934, ou un album photo improbable et vous émouvoir de les sauver de la voirie…

Si vous ne voulez plus vous amuser à marchander comme un malade pour réussir à couper un prix en 4, si vous ne voulez plus vous bousculer les uns les autres au moment ou tout devient gratuit et ramasser un truc dont personne ne veut mais que vous trouvez hyper joli quand même, si vous ne voulez pas qu’un marchand porte gratuitement votre nouvelle commode jusque chez vous, si vous ne voulez plus rire de voir autant de bordel, de contrastes et de folklore parfois, si vous ne voulez plus voir des gens qui rament et sont quand même content de pouvoir vendre quelque chose là ce matin sous la pluie à quelqu’un qui rame peut-être autant qu’eux, si vous ne voulez plus voir cette échange, cette solidarité finalement, si vous ne voulez pas découvrir que ce manteau soi-disant démodé est de super bonne qualité et peut avoir de la gueule avec tel ou tel accessoire, si vous ne voulez plus être créatif et choisir, être original dans le choix des objets qui vous entourent, si vous ne voulez pas avoir une alternative à Ikea, si vous ne voulez plus exercer votre oeil ou votre bon ou mauvais goût… Alors ne signez pas cette pétition !

Le « nouveau cœur » de Bruxelles va-t-il lui faire perdre son âme ?

Un texte de Gwenaël Breës

C’est désormais officiel. Le grand projet de piétonisation des boulevards du centre, cher à la majorité socialiste-libérale de Bruxelles-Ville, a donc un revers : il va provoquer la création d’un mini-ring et de quatre parkings dans le Pentagone. Des années de chantier en perspective pour un résultat qui est de nature à chambouler la vie sociale et commerçante de plusieurs quartiers centraux, dont les Marolles. Comme aux pires heures de l’urbanisme bruxellois…

Les socialistes bruxellois, menés par le bourgmestre Yvan Mayeur, avaient fait de la piétonisation des boulevards du centre le dossier emblématique de la législature en cours. Dans le projet dévoilé en janvier 2014, la Ville dévoilait son intention de transformer les « boulevards en une succession de places » pour créer « un nouveau cœur pour Bruxelles » et permettre « aux citoyens de se réapproprier l’espace public » 1)« Un nouveau cœur pour Bruxelles », Ville de Bruxelles, dossier de presse du 31/01/2014.. « Une approche innovante » censée « profiter en premier lieu aux habitants de ces quartiers » 2)« Un nouveau cœur pour Bruxelles », Ville de Bruxelles, dossier de presse du 31/01/2014..

En termes d’accessibilité, la Ville annonçait l’instauration d’un « véritable maillage de mobilité multimodal » et plus précisément d’un « système de boucles » dont l’objectif était « de décourager la circulation de transit en la déviant vers la Petite Ceinture, d’acheminer de façon plus fluide la circulation de destination et de libérer l’espace pour les piétons et les cyclistes » 3)« Un nouveau cœur pour Bruxelles », Ville de Bruxelles, dossier de presse du 31/01/2014..

En somme, il s’agissait d’un gros projet, dans l’air du temps, moderne, écologique et tout et tout… bref, digne de faire entrer un bourgmestre dans l’Histoire. Peut-être qu’un jour, Bruxellois et touristes allaient flâner sur la place Yvan Mayeur, à côté de la place De Brouckère que ce jeune et grand visionnaire avait appelé à devenir rien moins que « le Times Square de Bruxelles » 4)« Yvan Mayeur: « Un Times Square au centre de Bruxelles », La Libre Belgique, 13/12/2013..

À la Ville, ça marchande comme à la brocante

Mais c’était sans compter sur les partenaires libéraux de la majorité bruxelloise. Ceux-ci, dont leurs électeurs aimaient paraît-il se déplacer en voiture, avaient besoin d’une compensation pour avaler la couleuvre socialiste. Ils avaient ainsi obtenu une jolie sucette : à l’initiative d’Els Ampe, échevine OpenVLD de la Mobilité, des Travaux Publics et du Parc automobile, le Collège de Bruxelles-Ville décida de construire 1600 nouveaux emplacements répartis en 4 nouveaux parkings souterrains au plus proche du « nouveau cœur » de Bruxelles (Yser, Nouveau Marché aux Grains, place Rouppe, place du Jeu de Balle et en bonus, une extension du parking Poelaert baptisée Sablon-Marolles). Et en guise de « boucles de desserte », c’est finalement une grande boucle qui sortit des cartons de la Ville afin de relier les nouveaux parkings : un véritable mini-ring prompt à saturer des artères habitées et pour certaines déjà complètement embouteillées aux heures de pointe (rues du Lombard, des Alexiens, des Bogards, Van Artevelde, de la Vierge Noire, de l’Ecuyer, d’Arenberg, Fossé-aux-Loups,…).

Pour « décourager la circulation de transit en la déviant vers la Petite Ceinture », le Collège échevinal a voté l’augmentation de l’offre de parkings en plein centre-ville !

Résultat de ce marchandage : pour « décourager la circulation de transit en la déviant vers la Petite Ceinture », le Collège échevinal a voté l’augmentation de l’offre de parkings en plein centre-ville (qui compte déjà parmi les plus hauts ratios d’Europe) ! Une décision absurde, tant le lien entre la possibilité de se garer et le choix de la voiture comme mode de déplacement est devenu évident de nos jours 5)Les « Cahiers de l’Observatoire de la mobilité », édités par la Région bruxelloise, l’ont rappelé récemment : « La disponibilité d’une place de parking à proximité du domicile, et davantage encore à destination du déplacement, est un incitant majeur à l’usage de la voiture » ‑ De Witte, 2011.. Qui plus est, les 1600 places de parking supplémentaires que projette de construire la Ville iraient s’ajouter aux 18.978 déjà existantes dans les 34 parkings que compte le centre de Bruxelles… et dont le taux d’occupation est d’à peine 60% 6)Selon les chiffres officiels établis tant par Bruxelles Mobilité que par le Plan communal de mobilité. !

Il existe donc 6000 à 7500 places de parking inoccupées dans le Pentagone. Soit amplement de quoi compenser les 600 qui seraient supprimées en surface par la piétonisation des boulevards du centre 7)« Parkings publics souterrains : les projets de la Ville de Bruxelles doivent être enterrés ! », communiqué de presse de l’ARAU, 08/05/2014.. Pourquoi en créer de nouvelles ? C’est pourtant ce que la majorité socialiste-libérale appelle, contre toute évidence, un projet cohérent : « Ce grand réaménagement aura le mérite d’être cohérent. Bordeaux a dû passer par là il y a quelques années, mais tout le monde s’en félicite aujourd’hui et la considère comme une ville modèle » 8)« Le centre en chantier jusqu’en 2018 », Le Soir, 08/11/2014..

Circulez, y a rien à voir…

Ironie de l’histoire : alors que le Parking 58, situé en plein dans le périmètre du futur piétonnier, devrait bientôt disparaître pour faire place au nouvel immeuble administratif de Bruxelles-Ville 9)Nouvel immeuble administratif où sont d’ailleurs prévus 847 emplacements de parking., la démolition de ce symbole de la bruxellisation marque paradoxalement le retour d’une politique qu’on croyait révolue. Même si le discours a changé et s’est fait plus moderne, même si ce n’est plus à la fonction « bureau » qu’on vend la ville mais désormais « aux citoyens » et aux touristes qu’on la « rend », le résultat est une politique similaire à celle qui a défiguré Bruxelles entre la moitié des années 1950 et les années 1970, faisant la part belle aux voitures et aux parkings… et accessoirement fuir les habitants.

Ceux-là, ils peuvent bien fuir, d’ailleurs. Ce sont des emmerdeurs, jamais contents. Les commerçants ? Ils ne pensent qu’à leur commerce. Les associations ? Des emmerdeuses aussi, mais des professionnelles. À quoi bon s’embarrasser à consulter tout ce petit monde ? Leurs préoccupations et revendications multiples viendraient gâcher la concrétisation de cette grande vision pour la ville. « Times Square » vaut bien ça… Le Collège échevinal a donc préféré sortir prudemment les nouveaux parkings de son chapeau, sans la moindre concertation préalable (pas même de son administration) et le plus tard possible, histoire de prendre tout le monde de court. Une technique censée lui permettre de passer en force et d’éviter d’avoir à répondre à des questions inutiles.

Il n’y a pas d’études : elles seront faites plus tard, une fois la concession délivrée à une société de parking pour 35 ans.

Des mesquins pourraient demander, par exemple, en quoi un parking est « indispensable » 10)Selon les propos d’Els Ampe à Télé Bruxelles, 21/11/2014. sous la place du Jeu de Balle, alors que celle-ci est située à 400 mètres du parking de la Porte de Hal (500 places) et à 600 mètres du parking Poelaert (500 places). Des naïfs pourraient demander à voir les études d’impact et leurs résultats, par exemple en termes de flux de circulation sur le quartier des Marolles où les ambulances de l’hôpital Saint-Pierre ont déjà du mal à se faufiler dans les voiries étroites et encombrées… Mais non. D’abord, il n’y a pas d’études : elles seront faites plus tard, une fois la concession délivrée à une société de parking pour 35 ans. Et puis, comment voulez-vous que tous ces curieux donnent leur avis sur un Masterplan et un Plan de Mobilité qui ne sont même pas rendus publics ? De toutes façons, les commerçants et les habitants sont « demandeurs », assure Yvan Mayeur 11)« Un parking sous la Place du Jeu de Balle », sur le site de Marie Nagy, 17/11/2014. !

Et d’ailleurs, il est faux de dire qu’il n’y a pas de participation : la Ville organise actuellement un processus participatif consistant en plusieurs « groupes de travail composés de dix personnes maximum par groupe », dont les participants, désignés par « tirage au sort » 12)« Participer au réaménagement des places et boulevards du centre », sur le site de la Ville de Bruxelles., travaillent à partir de l’information que veut bien leur donner le Collège et peuvent ainsi donner leur avis sur le nom et le logo du projet, la couleur des pots de fleurs et autres éléments de première importance.

Des p’tits trous, des p’tits trous…

Devant les réactions atterrées des marchands et commerçants de la place du Jeu de Balle à l’annonce de la construction d’un parking, les élus ont tenté de se faire rassurants…

« On fera des petits trous et puis on avance » (Els Ampe).

  • Combien de temps va durer le chantier ? 24 mois selon certains, 30 mois selon d’autres. Mais trop de chantiers à Bruxelles se sont éternisés pour que quiconque puisse les croire de bonne foi.
  • Que va devenir le marché pendant les travaux ? Là encore, les réponses se contredisent, laissant entrevoir une certaine improvisation sur le sujet. Els Ampe se veut très optimiste, assurant que les entrepreneurs procéderont par phases : « On fera des petits trous et puis on avance » 13)Selon les propos d’Els Ampe à Télé Bruxelles, 21/11/2014.. Selon elle, une partie des marchands pourrait rester sur la place, tandis que d’autres intégreraient la cour de la caserne du jeu de Balle, pourtant pas très grande. Mais Marion Lemesre, l’échevine des Affaires économiques, voit plutôt elle une délocalisation à la place de la Chapelle… à 500 mètres de là…
  • Que vont devenir les commerçants de la place du jeu de Balle et ses abords ? Là, personne n’a de réponse. Pourtant, nul ne peut ignorer qu’un tel chantier fera d’importants « dégâts collatéraux » dans le commerce local, qui est sensiblement lié à l’activité du marché.

Le parking, cheval de Troie de la sablonisation des Marolles

Si nos édiles communaux ont du mal à convaincre de la cohérence de leur politique de mobilité, leur vision de l’avenir du centre-ville semble beaucoup plus homogène. Pour eux, il doit s’aseptiser, devenir propre, chic. Beau. Une sorte de vaste parc à thèmes permanent dédié à l’événementiel et au tourisme, avec juste ce qu’il faut de typique tout en attirant des enseignes de renommée. La « succession de places » 14)« Un nouveau cœur pour Bruxelles », Ville de Bruxelles, dossier de presse du 31/01/2014. qui seront aménagées sur les boulevards centraux s’inscrivent dans cette droite ligne.

« Ça permettra aussi d’attirer des riverains avec une meilleure capacité contributive » (Marion Lemesre).

Et cette fois, on dirait bien que le marché aux puces est dans la ligne de mire de cette disneylandification de la ville.  « Cette place est en mauvais état. Ce sera aussi l’occasion de la restaurer », déclare Els Ampe 15)« Le centre en chantier jusqu’en 2018 », Le Soir, 08/11/2014.. « Ça permettra aussi d’attirer des riverains avec une meilleure capacité contributive », renchérit sa collègue Marion Lemesre 16)Marion Lemesre au Conseil communal de Bruxelles, 17/11/2014..

En effet, la Ville semble voir d’un bon œil le scénario du déplacement des puces à la place de la Chapelle. Marion Lemesre, justement occupée à « revitaliser » les marchés bruxellois 17)« Bruxelles met en oeuvre un projet de revitalisation de ses marchés », L’Avenir, 05/11/2014., y voit l’opportunité de renforcer les liens entre le quartier huppé du Sablon et les Marolles. Autrement dit, de concrétiser une étape supplémentaire de la sablonisation des Marolles. On voit bien le coup venir…

  • Acte 1 : le chantier démarre, le marché est transféré sur un espace trop petit pour accueillir tous les marchands, il faut opérer une sélection parmi eux.
  • Acte 2 : certains marchands sont mis au carreau et se tournent vers d’autres horizons, tandis que les commerçants du Jeu de Balle sont exsangues.
  • Acte 3 : le chantier s’éternise, pendant que les brocanteurs ayant été sélectionnés s’adaptent peu à peu à la clientèle du Sablon.
  • Acte 4 : le parking est enfin fini et la place « restaurée » est inaugurée en grandes pompes.
  • Acte 5 : seuls les brocanteurs ayant été sélectionnés et tenu bon reviennent dans un quartier transfiguré : des habitants ont fui le chantier, des magasins sont à remettre, les pouvoirs publics soutiennent l’installation de nouveaux commerces, le standing du quartier grimpe, les loyers aussi.

Mais l’acte 1 n’a pas encore démarré et il faut maintenant démentir ce triste scénario. Les chances sont bonnes. La Ville de Bruxelles ne se rend manifestement pas compte à quoi elle a touché. Depuis l’annonce de la construction d’un parking, on ne parle plus que de ça au Jeu de Balle, les conversations s’animent et il faudrait se lever très tôt pour trouver quelqu’un qui soutienne ce projet. Les opposants ne sont pas seulement les marchands, commerçants et habitants des Marolles, ce sont aussi des amoureux du quartier et des clients du marché aux puces qui viennent de tout Bruxelles et de plus loin encore.

Contrairement à Els Ampe, ils aiment la place telle qu’elle est. Ils ne veulent pas la voir défigurée par des trémies. Ils rêvent que les traces historiques qui existent dans le sous-sol de la place et dont ils entendent parler depuis longtemps (notamment un ancien abri aérien) deviennent autre chose qu’un parking ‑ c’est le genre de choses qu’on classe dans d’autres villes, non ? Ils savent que le marché aux puces qui se tient là quotidiennement depuis 1873 est unique et mériterait lui aussi d’être classé. Ce qu’ils y trouvent, ce ne sont pas seulement des objets qu’on ne trouve pas ailleurs, c’est aussi une ambiance, un mélange social inédit, une activité foisonnante, la vie d’une place et d’un quartier particuliers. En d’autres mots : un patrimoine immatériel, économique, social, culturel, quelque chose d’une valeur inestimable… À leurs yeux, cela fait partie de l’âme de Bruxelles. Et pas question de le laisser disparaître pour un bête parking. « Times Square » ou pas.

Signez la pétition contre la construction d’un parking sous la place du Jeu de Balle !

Notes   [ + ]

1, 2, 3, 14. « Un nouveau cœur pour Bruxelles », Ville de Bruxelles, dossier de presse du 31/01/2014.
4. « Yvan Mayeur: « Un Times Square au centre de Bruxelles », La Libre Belgique, 13/12/2013.
5. Les « Cahiers de l’Observatoire de la mobilité », édités par la Région bruxelloise, l’ont rappelé récemment : « La disponibilité d’une place de parking à proximité du domicile, et davantage encore à destination du déplacement, est un incitant majeur à l’usage de la voiture » ‑ De Witte, 2011.
6. Selon les chiffres officiels établis tant par Bruxelles Mobilité que par le Plan communal de mobilité.
7. « Parkings publics souterrains : les projets de la Ville de Bruxelles doivent être enterrés ! », communiqué de presse de l’ARAU, 08/05/2014.
8, 15. « Le centre en chantier jusqu’en 2018 », Le Soir, 08/11/2014.
9. Nouvel immeuble administratif où sont d’ailleurs prévus 847 emplacements de parking.
10, 13. Selon les propos d’Els Ampe à Télé Bruxelles, 21/11/2014.
11. « Un parking sous la Place du Jeu de Balle », sur le site de Marie Nagy, 17/11/2014.
12. « Participer au réaménagement des places et boulevards du centre », sur le site de la Ville de Bruxelles.
16. Marion Lemesre au Conseil communal de Bruxelles, 17/11/2014.
17. « Bruxelles met en oeuvre un projet de revitalisation de ses marchés », L’Avenir, 05/11/2014.